L’effroyable imposture de SOS Education

Un soir de Noël, mon cousin et moi, alors âgés de 11 ans, avions reçu du vieux barbu un drôle de livre qui venait d’être édité et faisait déjà scandale. Nous enlevions le papier cadeau qui le recouvrait et révélions avec étonnement notre « Guide du zizi sexuel », écrit par Zep, le papa de Titeuf. Autour de la table, notre famille était hilare de voir nos mines un peu gênées : sur la couverture, Titeuf regardait dans son pantalon, surpris par ce qu’il semblait y trouver. Dès la fin du repas, nous nous éclipsions pour parcourir les pages de ce livre. S’en suivit une franche partie de rigolade à base de blagues vaseuses et potaches, dignes des enfants que nous étions…

En 2007, je faisais partie des 340 000 visiteurs d’une exposition consacrée à la sexualité, directement inspirée du livre. Je retrouvais alors le même esprit que celui du bouquin de Zep, ses blagues potaches pour enfants et ce ton léger et décomplexé qui m’avait énormément plu dans ma lecture. Depuis quelques jours, l’expo est de retour à Paris et fait grand bruit. Elle crée même la polémique puisque pas moins de 41 000 personnes se sont réunies autour d’une pétition lancée par SOS Education pour y limiter les sorties scolaires. En effet, l’association dit « s’inquiéter des sorties qui vont être organisées dans le cadre scolaire pour emmener des élèves voir l’exposition « Zizi sexuel » qui vise un public d’enfants dès 9 ans à la Cité des sciences« .

Les arguments avancés ? Il n’est pas judicieux de prélever du temps sur l’apprentissage scolaire pour aller voir ce genre de choses, jugées obscènes et non adaptées à l’âge (l’expo est ouverte aux 9-14 ans), d’autant plus que « plus de 20% des élèves de 6ème sont touchés par l’illettrisme » et que « ces sorties scolaires ne doivent en aucun cas être prises sur le temps consacré aux apprentissages fondamentaux« . Je ne sais pas d’où sort ce chiffre, mais vu celui donné par l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme en 2014, on est en droit de s’interroger sur la crédibilité des « plus de 20% » avancés. En effet, en 2014, 7% de la population française âgée de 18 à 65 ans était considérée comme illettrée, la moitié a plus de 45 ans et dans ces 2,5 millions de personnes, seulement 4% appartiennent à la tranche des 18-25 ans. Quant à la véritable proportion d’élèves de 6ème en situation d’illettrisme, il n’existe aucune statistique officielle à ce sujet. (Et comme dirait un de mes amis, parmi ces 4%…COMBIEN SONT ALLÉS A L’EXPO EN 2007 ? ON A LE DROIT DE SAVOIR !)

Chacun se fera son idée sur les sorties scolaires et l’apprentissage des fondamentaux, personnellement je pense qu’avec un tel discours, allons jusqu’au bout de l’idée : il est grand temps d’arrêter toutes les sorties scolaires confondues pour éviter des débordements, limitez vous à faire des dictées et des calculs mentaux, au moins les « fondamentaux » seront PEUT-ETRE acquis à l’arrivée en 6ème.

Il y a quelques semaines, j’ai eu vent de cette pétition sur mon fil d’actualité Facebook, une de mes contacts ayant posté un article d’Egalité et réconciliation, site web d’infos et association politique fondée par Alain Soral (je vous laisse le placer sur l’échiquier politique, moi j’ai ma petite idée) ainsi que par Jildaz Mahé O’Chinal et Philippe Péninque, deux anciens militants du Groupe Union défense, organisation étudiante d’extrême droite réputée pour son activisme violent et plus connue sous le nom de GUD. (Je vous laisse les placer sur l’échiquier politique, moi j’ai ma petite idée) J’ajouterais à cela que depuis que Jean-Marie Le Pen n’est plus en très bons termes avec sa fille car le chien du premier a mangé le chat de la seconde, son journal de bord n’est plus publié sur le site du FN mais sur le site d’Egalité et Réconciliation.

Maintenant que j’ai contextualisé l’article dont il était question, vous serez moins surpris par son titre racoleur qui parlait d’incitation à la pédophilie. Oui ! Entre une expo sur la sexualité expliquée aux enfants et une incitation à la pédophilie, il n’y a qu’un pas ! Alors forcément, vous auriez voulu lire l’article mais il a été retiré du site et à présent il va falloir me croire sur parole. Pour me rattraper, vous pouvez toujours lire les communiqués de SOS Education (que vous irez vous même chercher sur Google, je ne veux pas de ça sur mon blog).

D’ailleurs, SOS Education…Parlons-en. Sur leur page d’accueil, un slogan « Pour une école efficace« . Mais qui se cache en réalité derrière cette association loi de 1901 réunissant « des parents et des professeurs pour sauver l’école »? Non, malheureusement, pas Ecoleman, le nouveau super-héros Marvel. En 2003, Libération mettait déjà en garde ses lecteurs des différentes magouilles peu honnêtes (et crédibles) de l’association.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Un petit tour sur leur site suffira à me convaincre que SOS Education n’est pas dépourvue d’une certaine idéologie, même si elle se déclare indépendante et apolitique.

Ce qu’on sait : en 2007, elle disposait à l’Assemblée Nationale du soutien d’une vingtaine de députés UMP qui « auraient » signé un engagement sur l’honneur à faire voter au moins six des sept réformes principales qu’elle défend. Ce qui en ferait une association plutôt à droite si on veut prendre un raccourci. Mais cherchons encore un peu. Toujours d’après son site, en 2011, elle disposait à l’Assemblée nationale du soutien de 141 députés UMP, 2 députés SRC et 1 député NC qui soutiendraient les 8 mesures contre la violence à l’école. Bon, là ça commence à faire beaucoup de députés UMP, mais ne faisons pas de généralité.

En juillet 2007, le Figaro publie une tribune du porte-parole de l’association, Vincent Laarman. Attendez, attendez… ils ont bien dit Vincent Laarman ? Militant libéral conservateur français, c’est lui le fondateur de Sos Education. Mais pas que.

Je vous explique. En 2012, une vidéo se fait virale sur le net. Sur un fond blanc où défilent les schémas et les chiffres, un père désespéré à la voix pleine de sanglots, raconte comment il a perdu son fils, tué par des « racailles ». Ce témoignage parlé, poignant et horrible, détaille le meurtre de Jérémy Censier, en 2009, et les suites très insuffisantes que lui donne la justice – car le meurtrier présumé a été libéré après un vice de forme. En somme, une histoire affreuse, récupérée par l’association Institut pour la Justice (IPJ pour les intimes). Cette « association » (car dans les faits il s’agit plus d’un think tank que d’une association) se fait donc médiatrice du message de ce père en détresse, appuyant ses revendications à grand renfort de statistiques foireuses et sans source pour finalement aboutir en fin de vidéo… à une invitation à signer le « Pacte pour la Justice 2012 » et surtout à faire un don.

On joue ici clairement sur les peurs et la corde sensible, ne laissant pas le temps de réfléchir car les sentiments prennent vite le dessus sur la raison à l’écoute des pleurs de ce père. Une belle escroquerie intellectuelle puisque la vidéo laisse présager que le suspect est à présent dans la nature sans autres poursuites ( ce qui est faux ). Tout cela pour mieux servir une soupe sécuritaire infâme.

Nombreuses sont les personnes qui signeront, on peut présumer sous le coup de l’émotion. Approximativement, le témoignage recueillera plus d’un million de « j’aime » sur Facebook et plus de 900 000 personnes signeront le Pacte entre le 7 et le 18 novembre 2012. (Si vous voulez vous faire votre propre idée c’est par ici). Je ne remets bien entendu pas en question la douleur de cet homme qui a perdu son enfant, mais je pense que son témoignage et sa souffrance ont été récupérés à des fins peu scrupuleuses. Voyez plutôt.

L’Institut pour la Justice s’affiche « apolitique » mais les idées qu’il défend sont plutôt marquées par une idéologie de droite. Sur son site internet, on apprend que ce think tank ne fonctionne que par les dons des particuliers (donc vous, ému par le témoignage du père de Jérémy) afin de « garantir son indépendance ». On apprend également qu’en 2011, l’association a reçu pas moins de 1 398 265 euros de ses généreux donateurs. Un magnifique camembert vous explique la répartition de l’argent récolté, je vous laisse le découvrir.

emploi_ressources

Bon, à bien y regarder, c’est quand même un peu flou. Par exemple, qu’entendent-ils par « management et frais généraux« ? Vous remarquerez aussi qu’une partie du budget est employée à collecter des fonds et que cette partie est supérieure à celle employée à aider les victimes mais soit… Nous ferons comme si l’opacité ambiante de leurs finances n’atteignait pas leur légitimité.

Si on fait un tour du côté des « experts » auxquels fait appel L’Institut pour la Justice, on a une bien meilleure idée de l’orientation politique de l’association. Il y en a 16 et la liste est disponible ici.

Des avocats, des professeurs de droit, des psychiatres et des criminologues… Parmi eux, Gilles-William Goldnadel, avocat et essayiste, soutien inconditionnel à Israël et engagé à droite, il se présente comme un « Juif de combat » et se définit comme « sécuritaire », « réactionnaire » et partisan d’une « révolution conservatrice », se revendiquant de la « droite sauciflard ». Il y a aussi Didier Gallot, grand ami de Patrick Buisson, Olivier Foll, ancien directeur de la PJ de Paris (limogé parce qu’il avait refusé en juin 1996, l’assistance de la police au juge Halphen lors de la perquisition au domicile des époux Tibéri), Jacques Bichot qui intervient régulièrement pour le club de l’Horloge (qui regroupe des gens issus de la droite à l’extrême droite et qui prônent une « union de la droite, en faisant entrer le Front National dans une alliance de gouvernement« ) et bien sur, Xavier Raufer dont l’implication dans l’extrême droite n’est plus à prouver puisqu’il est un ancien militant d’Occident.

La fine équipe ! Mais, comme dirait la pub, c’est pas fini ! Créé en avril 2007, l’IPJ nait du projet d’un couple, Marie-Laure Jacquemond et Vincent Laarman. Oui, oui, le même qui a fondé SOS Education en 2001.

Mais il y a mieux, en 2009-2010 c’est Catherine Nemo qui devient présidente de l’Institut pour la Justice, l’ex-PDG du torchon de la revue Le Nouveau Détective (celui qui vous parle d’enfants violés par un chien et mangés dans des caves par des fourmis), qui avait d’ailleurs fait paraître le témoignage/appel de Cynthia Sardou en 2008 pour justement soutenir…l’Institut pour la Justice ! Catherine Nemo qui n’est autre que la femme de Philippe Nemo, philosophe libertarien et proche de Vincent Laarman.

D’ailleurs, ils sont bien engagés chez les Laarman car l’oncle François était déjà lui même fondateur de « Contribuables associés » qui « sensibilise, informe et mobilise l’opinion publique de la nécessité de baisser les dépenses publiques« . Et la méthode de fundraising (dont il fut le précurseur en France) est restée la même : on dépense 10 euros pour lever 20 euros de fond et on recommence. Finalement le donateur finance quasiment l’intégralité de la levée et on se demande où va tout cet argent puisque le schéma ci-dessus concernant l’IPJ ne nous parlait que de 7% d’aide aux victimes…

D’ailleurs, le Général Schmitt (le père d’Anne-Lorraine, une étudiante de 23 ans tuée de 34 coups de couteau en novembre 2007 dans le RER D par un récidiviste, Thierry Devé-Oglou) qui avait témoigné via l’IPJ comme Joël Censier, s’est retiré de l’association. « Je suis parti parce que j’avais des doutes sur le fait que l’argent soit bien utilisé, et parce que je réprouvais ces appels aux dons incessants. » avait-il confié à Rue89.

Vous en voulez encore ? Car elles sont nombreuses les associations qui fonctionnent sur ce principe. Droit de naître (contre l’avortement, issue de Tradition Famille Propriété, une organisation internationale militante de catholiques réactionnaires considérée comme mouvement sectaire en France depuis 1995), Avenir de la culture (opposée au PACS, à l’homosexualité, issue de la même secte), Sauvegarde Retraites, le GEFI…

Le GEFI ? Le « Groupement des Entreprises françaises Indépendantes » avait été fondé en 2008 par… (je vous laisse deviner, roulement de tambour…) Vincent Laarman. Depuis l’association ne semble plus exister mais j’avais à l’époque relevé quelques détails troublants. En effet, pour rameuter un maximum de donateurs, il faut sélectionner leur profil. Disons, majoritairement âgés, plutôt à droite. On achète donc des listes d’adresses postales à des entreprises spécialisées afin de mieux cibler nos mailings. Par exemple, on achète des listes à l’agence Score Marketing, spécialisée dans la collecte de fonds pour des associations. Et qui travaille d’ailleurs avec SOS Education et Contribuables Associés. Ah mais… Score Marketing, ce n’est pas l’agence de François Laarman ? Ah si. C’est beau la famille. Mais surtout même si ce n’est pas très moral c’est tout à fait légal.

Une recherche m’apprends très rapidement que le GEFI (une des nombreuses associations de la nébuleuse Vincent Laarman) faisait appel à la Société STAREXIS en tant que prestataire de service, cette entreprise embauchant des colporteurs à domicile pour faire du porte à porte. Le directeur général de STAREXIS ?  Vincent Laarman himself. Et son principal actionnaire ? Catherine Nemo. La boucle est bouclée ! (Depuis, la société a été radiée en janvier 2013.)

Est-ce bien nécessaire de vous raconter comment Jean Nemo, le fils de Catherine et Philippe, a reçu en 2007 un prix de la part de SOS Education pour son « excellence éducative » via sa maison d’édition de manuels scolaires « La Librairie des Ecoles » ? Non, bien entendu. Je ne vous ferais pas non plus l’affront de vous montrer que la transparence des finances de SOS Education est similaire à celle de l’Institut pour la Justice, c’est à dire d’une opacité troublante.

Bien sûr, si vous allez sur le site de SOS Education, vous ne trouverez aucune trace de Vincent Laarman comme co-fondateur (il s’agit d’être discret, tout de même) mais vous trouverez ceux de Sylvain Larbach et Domitille Létondot, dont vous n’apprendrez pas grand chose si vous faites quelques recherches sur le web.

A présent, vous prenez sûrement moins au sérieux l’appel réactionnaire de SOS Education pour la suppression de l’exposition du Zizi Sexuel et vous risquez moins de leur donner des sous. Et puis, franchement…à toutes ces vierges effarouchées qui semblent découvrir que les enfants s’intéressent au sexe, emmenez-les donc voir cette expo qui vous épargnera bien des questions gênantes auxquelles vous ne saurez de toute façon pas répondre (l’histoire de la cigogne ça ne marche plus depuis Internet). Je me souviens de mon cours d’éducation sexuelle au collège où filles et garçons étaient séparés pour, au final, ne rien apprendre de plus que ce que nous savions déjà, face à une animatrice plus mal à l’aise que nous à l’idée de nous montrer le déroulement d’un préservatif sur une banane.

A la Cité des Sciences, il n’y a aucune vraie image de vraie personne, juste des dessins de Titeuf, Nadia et leurs amis. Tout y est abordé avec humour et décalage et met même en garde contre les dangers d’Internet et des mauvaises rencontres dans la rue. Cette expo répond simplement à des questions légitimes et fondamentales que tous les enfants se posent depuis la nuit des temps. Votre pétition puante me rappelle juste l’hypocrisie ambiante d’une société où on fait semblant de ne pas voir que la représentation du sexe fait vendre du shampoing et où on veut bien croire que les enfants n’ont jamais eu accès à des images pornos. C’est se voiler la face et c’est ridicule.

Si vous voulez aller jusqu’au bout de vos convictions, interdisez donc toutes ces comptines stupides que l’on chante depuis la nuit des temps. Relisez bien les paroles de la pêche aux moules, je doute que le sujet véritable (la narration d’un viol) vous donnera envie de la chanter à tue-tête avec vos enfants. Pour les autres comptines, vous pouvez jeter un coup d’œil à cet article illustré.

Pour ma part, je vais retourner à la Cité des Sciences rigoler un peu, même à 22 ans, les blagues potaches, ça marche encore.

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